la maladie de l’amour

La maladie de l’amour 

ou l’injonction de n’en pas guérir

dans Les adieux de René Lapierre

Toute agonie surveillée témoigne de mon lien à l’autre.

Vincent Filteau, La pensée des gouffres : 

le poème, témoin de l’histoire

Que la peur s’apaise enfin; que la mélancolie elle-même ne s’effraie plus d’être 

ce qu’elle est, ce qu’elle ignore, ce qu’elle a désappris.

René Lapierre, Déserter (Punk IV)

J’ai trop lu René Lapierre. Je ne sais plus quoi en faire, par où le prendre, par où commencer. Je ne mettrai pas en relation Les adieux[1] avec le reste de son œuvre, bien que tous les personnages ayant habités ses récits poétiques se trouvent nommés dans ce recueil ultime, presque testamentaire, oui, quelque part, dans les environs de la page cent-six. En cet endroit, Lapierre ne fait rien d’autre sinon d’admettre qu’il a été, faudrait-il s’en repentir, chacun de ses personnages, qu’il y a de ça dans l’écriture, une polyphonie, une culpabilité d’avoir joué la comédie en touchant au cœur des choses, en donnant à voir sous différents visages des vérités humaines, entendez faillibles. René Lapierre s’offre faillible, ne cherche pas à expliquer, ni même à décrire, il rapproche, renverse, il met en relation des réalités profondes, douloureuses, des mots simples, percutants, il propose des agencements d’idées auxquels personne ne saurait se refuser, il écrit depuis la force d’évidence :

Pendant ce temps on se rappelle

ce que l’amour nous demandait, le peu

que nous lui accordions –

– nous rendant dès lors, comme des hommes

et des femmes sans mémoire, indignes

de lui et malades de nous.[2]

Ce texte se prend de travers, c’est-à-dire par le thème éculé, inabordable, de l’amour. On pense souvent, la poésie parle d’amour, la poésie oscille entre douceur et tragédie. On pense cela quand on a lu peu de poésie. On pense cela comme on se fait une idée de ces choses que l’on ne connaît pas, ces choses que l’on s’imagine par le commerce étrange des lieux communs dont on a hérité et des souvenirs d’événements qui n’ont jamais eus lieu.  L’amour n’est ni romantique, ni éternel, ni inaccessible, ni même souhaitable, c’est, comme le dit Lapierre en quatrième de couverture, « un désastre, une impudicité, un chaos », c’est, dit-il, « notre seule chance ». Notre seule chance devant quoi, je le demande ? La question est mal posée : cessez de demander qu’est-ce que l’amour, mais plutôt, que peut l’amour pour nous. Si ce n’est pas « une affaire personnelle », alors c’est une affaire collective, c’est une affaire à laquelle on n’échappe pas, c’est un devoir qui nous incombe, une façon d’interroger notre humanité, en revers de son désespoir. Je dis « c’est », je caractérise l’amour, mais parfois l’on parle moins d’une nature que d’un pouvoir d’action. Cela est, en mouvement. Ce recueil ne nous dit pas que l’amour est rose ou bleu, ceci ou cela, il le met en action, en branle, au pied du mur, il l’extirpe à nos mensonges et nos faux-semblants :

Il y a une place, je le sais, pour l’abandon

dans la raideur du vide. Ce qui pleure

aime aussi, ce qui se brise

est aimé, ou devrait l’être.

Sans quoi aimer

n’existe pas, et celui qui aime

n’aime pas. À qui t’es-tu donné ?

Qui as-tu fui ?[3]

 Non, il ne s’agit pas d’un simple recueil de poésie sur l’amour, c’est un recueil qui met en question ce qui motive nos solitudes, nos peines, ce qui nous pousse à continuer malgré la douleur immense qui parsème l’histoire de ceux qui nous ont précédés, et la nôtre. C’est un acte de clairvoyance attristée devant la violence du cosmos et l’impuissance des êtres humains, dans ce qu’ils sont, par définition.

Vous direz « c’est un thème comme un autre », je vous répondrai « ce n’est pas une structure comme les autres ». Le poème fait recueil comme le mot fait poème, les œuvres se fondent en constellations de parcelles insignifiantes qui tendent à la grandeur en se propulsant. Il y a une mathématique de la signifiance, prolifération du sens qui, grâce au travail acharné de l’artiste, du poète, touche aux zones d’ombres de l’esprit. Le tour de force de la poésie de René Lapierre réside dans ce geste de mise en parallèle, ce rapprochement asymptotique entre le factuel et une parole pure, dépouillée, archétypale. Ce geste était vrai dans Pour les désespérés seulement[4], il l’était même avant, dans le Traité de physique[5], entre les extraits tirés du Flore-manuel de la province de Québec de Louis-Marie Lalonde et les bribes narratives teintées de faits scientifiques. Il y a alchimie, optimisation, fructification, par la rencontre de matières textuelles presque contradictoires dans leur nature et leur visée, intermédialité qui n’est pas sans rappeler le rapport texte/image, mais ici, on ne sort jamais de l’univers des mots, tant il est vaste. Les procédés d’écriture s’explorent et se déploient sur le temps long, parfois sur plusieurs recueils, c’est en cela que l’on reconnaît la véritable recherche formelle, par son acharnement, sa réactivation toujours plus juste, plus aboutie. Ce geste de mise en parallèle est mené à son apogée dans Les adieux : recueil scindé en 17 sections, celles-ci commençant toujours par une date, une scène historique rendue en italique, réalité altière se situant entre 1916 et 2016. Comme le dit Monique Deland, ce sont « les sphères de l’intime et du planétaire » qui gravitent ensemble autour du texte, qui lui confèrent cette portée dramatique, depuis ce « regard total et revenu de tout »[6]. Cette structure, jamais prescriptive, plutôt démonstrative, donne à voir en quoi « la souffrance est contemporaine de toutes les époques »[7]. C’est un recensement des coupables, une prière pour le futur, une consolation pour les désespérés, un procès contre ceux qui ont renoncé :

Quelle hospitalité trouverez-vous ?

Auprès de qui, dans quelle

amitié, quelles paroles ?

D’où sont venus les silences

qui vont ont le plus atteint ?

Quels ravages ont causé en vous

les indiscrétions, les commérages ?

Quelles sont les choses (hypocrisies, mensonges,

faux-semblants) que vous êtes à la longue devenus

incapables de tolérer ?[8]

D’un point de vue plus serré, la forme même des poèmes exprime la douleur, le morcellement, l’hésitation, en ce que tantôt il y a apparition de l’anaphore syntaxique « Pendant ce temps », qui enfonce le clou, tantôt les deux strophes, toujours duelles, sont séparées d’un tiret, comme un lien fragile entre les choses, les mots, les idées. À ce sujet, Denise Brassard parle d’une « syntaxe syncopée »[9]. Le choix des mots est méticuleux, sans concessions, le lecteur pourrait être tenté de parler de pauvreté de moyens, mais il faudrait davantage parler d’économie, de retour aux sources du langage, à la signification profonde de chaque mot. Dire « amour », dire « solitude », dire « détresse », dire « abandon », ces mots méritent d’être renvoyés à eux-mêmes, dans toute leur effroyable splendeur. C’est une leçon de poésie qui me revient sans cesse, grâce à Lapierre : ne pas surcharger le poème, ne pas en faire un canevas dégoulinant de mots gras et scintillants. Ce recueil est aussi une invitation au dépouillement, à la mise à nue, à la reconnaissance douloureuse que nous avons tort, plus souvent qu’autrement, qu’il faudrait déjà savoir le reconnaître :

Pendant ce temps notre désarroi

s’aggrave, ligne par ligne, faute par faute

dans notre cahier ; nous ne savons pas écrire

à peine parler. Encore moins penser.

(Avec humour nous appelons pensées

nos phrases, en particulier nos propositions dites

de subordination ; celles-ci nous font

beaucoup de mal en dépit de nos précautions.)[10]

Il me semble ingrat de donner une définition du poème, et pourtant, celle de Vincent Filteau me parle : « un poème est une pensée du plus d’un, une voix nombreuse, une vocifération singulière qui surgit du commun »[11]. L’amour n’est pas « une affaire individuelle » comme dit Lapierre, « c’est un simple / et terrible présent / trop grand pour nous »[12]. C’est une maladie dont il ne faut pas guérir, c’est la rencontre de nos vulnérabilités réciproques, c’est notre capacité à souffrir rétrospectivement pour des gens que l’on n’a pas connu, c’est cette charge de mémoire, ce partage du manque, c’est l’histoire portée en soi en tant que responsabilité, et l’écriture en tant que réactualisation de cette parole qui nous fut donnée, comme d’une blessure à fouiller, qu’il ne faut pas laisser se refermer. 


[1] Lapierre, René. (2017). Les adieux, Les herbes rouges, 412 p.

[2] Ibid., p. 189

[3] Ibid., p. 249

[4] Lapierre, René. Pour les désespérés seulement, Montréal, Les herbes rouges / Poésie, 2012, 141p.

[5] Lapierre, René. Traité de physique, Montréal, Les herbes rouges / Poésie, 2008, 152p.

[6] Deland, Monique. (2017). Revenir de tout. Les écrits, (151), p. 144

[7] Idem.

[8] Lapierre, René. (2017). Les adieux, Les herbes rouges, p. 340

[9] Brassard, Denise. (2018). Compte rendu de [Leçons de poésie]. Voix et Images, 43 (2), p.152. https://doi.org/10.7202/1045071ar

[10] Lapierre, René. (2017). Les adieux, Les herbes rouges, p. 261

[11] Filteau, V. (2016). La pensée des gouffres : le poème, témoin de l’histoire.

Nouveaux Cahiers du socialisme, (15), 168.

[12] Lapierre, René. (2017). Les adieux, Les herbes rouges, p. 252

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