l’hiver forcé

ce sera fâchant oui ce sera l’hiver ici l’hiver de ducharme un hiver québécois un hiver chaud coulant un hiver à dormir debout à regarder au travers de la télé la neige tomber à l’écran n’est-ce pas à défaut de regarder par la fenêtre elle laissée ouverte en pleine canicule ce sera l’hiver forcé l’hiver de force une façon de parler de la folie du froid qui s’installe parfois à l’intérieur de soi quand bien même on est étalé nu sur le lit la sueur perlant au front le ventilateur poussant l’air chaud dans le sens convenu des choses un peu comme on flatte une épaule un bras ou un dos pour réconforter bien qu’on sache qu’il n’y a rien à faire contre le grand vide tendresse toujours impuissante face à détresse rien à faire sinon d’attendre

« l’hiver va commencer, une dernière fois, une fois pour toutes, l’hiver de force (comme la camisole), la saison où on reste enfermé dans sa chambre parce qu’on est vieux et qu’on a peur d’attraper du mal dehors, ou qu’on sait qu’on ne peut rien attraper du tout dehors, mais ça revient au même »

attendre le retour de l’hiver le vrai

un remède naturel à l’accablement

l’hiver en poésie est un concept suranné un lieu commun un prétexte de paysage pour ne pas admettre qu’il y a perte d’horizon à même le texte on mobilisera gentiment des idées de brouillard tempête blancheur neige givre frissons à la limite ce n’est pas possible ce n’est plus possible c’est insupportable comme il a neigé en littérature il faut opérer à tout prix au plus vite un renversement une révolution un changement de saison un printemps de paradigmes une éclosion de termes nouveaux des couleurs pour consoler l’œil fatigué du gris bleuté et de ce noir qui arrive plus tôt que tard parce que changement d’heure les saisons se succèdent ne laissez pas l’hiver revenir pas de cette façon-là pas ici ce sera l’hiver forcé l’hiver d’une année de confinement l’hiver douze mois masqué l’hiver du quotidien encabané l’hiver d’écrire la peur la perte la peine la putain de p* une collection de mots en p pour ne pas dire « pandémie »

pas de poésie ici nous abhorrons les mots en p depuis mars deux mille vingt

et l’on nous permet l’essai la fiction le récit

jamais la poésie

il neige beaucoup ici depuis des mois mais nous n’avons rien fêté

ce n’est pas bien de fêter le malheur des autres alors il vaut mieux ne pas fêter

peut-être pleurer en famille pendant une rencontre zoom parler d’amour

d’une chaleur humaine qui dort dans le creux de la paume

d’une denrée rare qui ne se partage plus que par ouï-dire

quelque chose à nommer dans les textes de création littéraire

de la matière pour raviver des souvenirs de l’avant le révolu le petit rien que l’on distribuait à tout venant ne sachant pas que tout peut nous être enlevé même les glaciers

de l’hémisphère nord au sud fonte des repères ça se passe comme ça aussi

dans le cerveau y a-t-il des antidépresseurs pour stabiliser l’humeur

de la crise environnementale ce serait commode

tout cela m’incommode j’attends oui

je n’ai pas toute une vie franchement que quelques années

pour trouver des solutions à l’irrémédiable

pour parler d’hiver malgré l’hiver

attendre le retour de l’hiver le vrai

on ne sait plus lequel un hiver d’intérieur

un hiver de ne pas avoir à déneiger les escaliers en colimaçon

car on ne sort plus depuis si longtemps qu’on a cessé de compter

un hiver à ne pas envier le retour de l’été pour quoi faire

au moins l’hiver s’arrime aux exigences tendancieuses du confinement

l’hiver est une force qui pousse au recueillement à l’enfermement

l’hiver impose son propre couvre-feu rend presque caduques les mesures de guerre

nous fait peut-être oublier la coercition la camisole la contention

on pourrait presque commencer à abhorrer les mots en c

mais ça voudrait dire renoncer aussi à la croyance

il faut apprendre à vivre avec les lettres depuis qu’il n’y a plus qu’elles

pour nous tenir compagnie entre calvaire calomnie et cacophonie

calmez-vous le beau temps reviendra et ça aura peu à voir

avec les saisons a-t-on écrit sur le calendrier

notre rendez-vous avec le passé

le futur je veux dire 

je ne sais plus

moi je n’irai pas là où j’ai perdu pied non je ne parcourrai pas à nouveau les distances les paysages enneigés les crevasses excursion de l’esprit menée par guide touristique des choses humaines payé cher faisant miroiter promesses du mieux pour preuve un titre de psychologue des certificats au mur une oreille attentive pour n’en venir sans originalité aucune qu’à la conclusion aberrante à l’évidence que le monde est en crise sanitaire que les repères ont été bousculés qu’il n’y a rien de plus sain que de sentir la glace se fendre sous nos pieds que l’insanité est le lieu commun du jour d’aujourd’hui nous ne pouvions savoir qu’il fallait s’habiller chaudement pour mener à bien une expédition en antarctique qu’il ne faut jamais oublier les extrémités que le givre sur les cils s’amoncelle résultante désobligeante de la condensation provenant de l’étreinte humide entre le souffle et le masque bleu qui nous protège il est vrai de la mort mais pas de la fatigue non de ce désir grandissant maintenant que nous sommes loin de la maison c’est-à-dire du connu la maison on en connaît tous les recoins toutes les pentures d’y retourner oui dans cet élan transcendantal vers le bas traversés par ces questionnements qui surgissent de toutes parts maintenant que nous ne sentons plus nos mains et pourtant trouver malgré l’engourdissement dans les doigts la force en plein hiver d’écrire ces mots :

maintenant que nous sommes perdus, où allons-nous ?

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