l’écrivain, celui qui s’efface

Ce qui parle en lui, c’est ce fait que, d’une manière ou d’une autre, 

il n’est plus lui-même, il n’est déjà plus personne.

Maurice Blanchot in L’Espace littéraire

La pensée du système

Le démantèlement de la figure de l’auteur dans la France du 20e siècle n’est pas survenu du néant – encore moins de l’imaginaire de quelques intellectuels blasés à col roulé. Il y eut un contexte, un avant doublé d’un après, une structure de révolutions. Les revirements et décentrements épistémologiques ne sont ni autoréalisateurs ni spontanés ; ils s’inscrivent, encore et toujours, dans une chaîne causale historique qu’il faut étudier. En ce sens, on pourrait parler d’un tournant historique, d’une époque de transition, de ces moments charnière dont l’histoire est faite, qui, dit-on, ponctuent les siècles, mais qui pourtant ne semblent jamais réellement naître ou mourir : les idéologies se maintiennent à la manière d’un vrombissement perpétuel ; leur transition, bien qu’avérée, se délimite bien mal. Mais, comment dire, il faut se prêter au jeu.

Dans le cas de l’avènement de la pensée structuraliste en France – et de son étrange métamorphose caractérisée par le suffixe « post », il ne semble pas anodin de souligner que cette pensée du système[1] – qui dominera, suite au déclin de l’existentialisme et de la phénoménologie, la scène académique européenne – s’est élaborée aux suites de la Seconde Guerre mondiale et au rythme des revendications de Mai 68. Ces événements marquants ont contribué pour beaucoup à engendrer et déployer un changement violent de paradigme dans l’ensemble du domaine des sciences humaines en Europe. Pour les besoins de la cause, nous nous limiterons ici à l’étude du domaine littéraire en France au tournant des années 1960.

         Aux dires d’Antoine Compagnon, la remise en cause de la figure de l’auteur portée par les fameux articles-manifestes de Michel Foucault (1969[2]) et de Roland Barthes (1968[3]), aurait tiré son coup d’envoi d’un « mouvement d’hostilité à l’égard de l’histoire littéraire lansonienne[4] ». Qu’est-ce à dire ? En bref, contre une vision romantique issue de la tradition critique et dans les pas de l’avant-garde littéraire, ces penseurs ont opéré un renversement des lieux communs entourant la question de l’auteur. 

Selon une perspective structuraliste, la logique voulait que l’on redirige notre attention vers l’objet-texte, la matière-mot, le fondement de la science littéraire, au lieu d’entretenir l’imaginaire suranné de l’écrivain démiurge dont l’œuvre serait l’expression pleine et intouchable de son génie. Autrement dit, l’histoire littéraire lansonienne, fondée sur la catégorie fondamentale de la critique « x, l’homme et l’œuvre », se rapporte à la tradition voulant que le texte littéraire puise sa valeur et son sens dans les tréfonds de la psyché d’une subjectivité complexe qui userait du langage – de l’écriture – afin de partager au dehors de son intériorité les fruits de ses cogitations. 

C’est donc en réaction à cet encensement démesuré de la parole égotique que Roland Barthes soutiendra, dans son article intitulé La mort de l’auteur :

[…] que l’écriture est destruction de toute voix, de toute origine. L’écriture, c’est ce neutre, ce composite, cet oblique où fuit notre sujet, le noir-et-blanc où vient se perdre toute identité, à commencer par celle-là même du corps qui écrit.[5]

Ainsi, cette redéfinition de l’écriture – non plus considérée en tant que chemin royal menant à l’immortalité mais plutôt en tant que suicide par la parole, mort donnée à soi de façon performative[6] – contribue significativement à ce mouvement de « dissolution des limites de la littérature par la postmodernité[7] ». Mais ici, plus que de simplement produire un état de fait en explorant l’expression de cette métamorphose de la notion d’auteur chez les théoriciens français des années 60, nous souhaitons remonter à ce qui a permis le déploiement d’une pensée aussi subversive, à ce qui a permis le passage d’une conception intentionnaliste (ce que l’auteur a voulu dire) à une conception énonciative (ce que le sujet d’énonciation offre à la lecture). 

Si Michel Foucault, en citant le « Qu’importe qui parle, quelqu’un a dit qu’importe qui parle[8] » de Samuel Beckett, reconnaît avoir été influencé par celui-ci, il nous a semblé que les écrits d’un penseur comme Maurice Blanchot, plus précisément ceux de L’Espace littéraire[9],  ont eu tout aussi à voir avec la mise à mort de l’auteur. En ce sens, la question qui servira de trame de fond à notre analyse ira comme suit : que reste-t-il de l’auteur chez les théoriciens français du 20e siècle depuis que Roland Barthes et al. ont signé sa mort ?

L’écrivain blanchotien

          L’écrivain, selon Maurice Blanchot, est celui qui délibérément renonce à dire « Je ». L’écrivain, ce n’est plus le maître du discours, le détenteur de la parole. L’écrivain, ce n’est plus cet illuminé dont la puissance créatrice déborde par une surabondance existentielle les limites du connu, dont la pensée s’érige en l’échafaudage d’une œuvre monstrueuse – monumentale – qui saurait le rapprocher du sens caché de la vie humaine, de ces secrets que l’écriture, dit-on, révèle et porte au jour. Non. Selon Maurice Blanchot, « l’écrivain appartient à un langage que personne ne parle, qui ne s’adresse à personne, qui n’a pas de centre, qui ne révèle rien[10] ». 

Est congédiée la figure emblématique de l’intellectuel à la Victor Hugo ou à la Honoré de Balzac : l’écrivain n’est plus que cet être torturé, esseulé, aveugle à lui-même, fasciné par ces voix qui le traversent sans l’habiter, par cette polyphonie aux timbres schizoïdes, cette façon de dire : « je prends la parole pour que vous attestiez de mon silence ». L’écriture devient pour l’écrivant disparition agissante, marche à la mort. D’une certaine façon, l’écrivain était déjà mort, condamné entre les pages de Blanchot, lorsque parvenu entre les mains de Roland Barthes.

L’Espace littéraire de Maurice Blanchot est ce texte critique et inventif qui aborde moins la théorie littéraire qu’il ne l’exemplifie : est mis en œuvre, sous l’œil attentif du lecteur, ce mouvement d’égarement, d’errance, d’exclusion par l’œuvre de soi et du monde[11] que subit l’écrivain. Certains – pensons au philosophe Cioran – ont dit de l’œuvre de Blanchot qu’elle se reconnaissait à son obscurité et à sa vacuité. Cette critique, valable au regard d’une lecture de premier niveau, apparaît rapidement saugrenue une fois les textes de Blanchot reconnus pour ce qu’ils sont : des exemplifications textuelles, sorte de traces ou de notes laissées par le penseur au fil de l’exploration des limites du langage. En effet, le sujet d’énonciation blanchotien se reconnaît, selon une perspective métatextuelle aux éléments mêmes qui fondent la théorie de l’écrivain blanchotien ; s’effectue à même le texte une sorte de mise en abyme théorique où Blanchot dévoile les mécanismes de sa propre pratique d’écriture. De ce fait, les livres de Blanchot se défont entre les mains du lecteur ; leur cohérence est à défendre plus qu’à découvrir[12]. Nous nous en remettrons donc seulement au premier chapitre de L’Espace littéraire, intitulée La solitude essentielle, car s’y trouvent déjà en filigrane toutes les prémisses de sa pensée au sujet de l’écrivain.

L’espace littéraire serait ce non-lieu où règnent les solitudes : la solitude dans le monde, la solitude angoissée et la solitude essentielle[13]. Philippe Fries, dans son ouvrage critique intitulé La théorie fictive, les caractérise ainsi :

La solitude dans le monde est décrite comme une négation vivifiante de l’Être ; elle est conscience et usage du pouvoir négatif. La solitude angoissée est conscience inquiète de la nécessité d’en passer par la négation de l’être pour pouvoir affirmer et s’affirmer. […] La solitude essentielle est un risque, un danger que court l’écrivain lorsque, commençant à écrire, il accomplit le saut.[14]

L’écrivain, étant entré en écriture de façon volontaire, se retrouve pris en otage par l’œuvre auquel il se sacrifie. Car si l’idée du génie créateur s’est longtemps affirmée en tant que condition de possibilité du devenir-écrivain, Blanchot, lui, semble laisser entendre que quiconque ose faire le saut dans l’espace littéraire, quiconque ose pactiser avec la mort, peut se prétendre écrivain. En cet espace, le sujet pensant n’est maître de rien : il est soumis à cette œuvre qui agit en « sorte de toute-puissance manipulatrice[15] », poussant l’écrivant à sombrer dans un état de dépendance avec la matière-mot, à ce « point où l’impossibilité de parler en première personne se retourne en pouvoir d’écrire[16] ».

Subissant le démantèlement de sa subjectivité, étant intimé de passer du « je » au « il » sans visage et sans nom[17] – de l’exaltation de soi au dire anonyme, l’écrivain devient peu à peu celui qui « peut tout par le langage parce qu’il ne peut plus rien hors du langage[18] ». Et quand bien même il voudrait s’en sortir, s’en distancer, par l’entremise de l’écriture autobiographique ou la tenue d’un journal, il sera encore et toujours victime de l’éternel retour de la préhension persécutrice d’une main qui ne sait s’arrêter, qui cherchera à le libérer de sa folie créatrice par cela même qui le déréalise : l’écriture.

         L’exigence d’écrire, chez Maurice Blanchot, n’a rien de l’exaltation narcissique de soi : elle est précisément ce qui pousse la subjectivité hors d’elle-même, la livre au dehors, la force à traverser une zone de turbulences et de tensions en lui promettant qu’au bout de ses peines, elle obtiendra le pouvoir de dire « je suis seule, essentiellement seule, entourée de l’être d’une parole qui, ne parlant plus, me tient compagnie dans mon mutisme ». L’écriture serait donc une activité de dévoilement, dévoilement d’un monde toujours déjà là, dont l’auteur ferait partie, et dont il faudrait savoir s’abstraire par une parole pointant le dehors. Si la théorie blanchotienne de l’écrivain a ouvert le pas à une redéfinition de la figure de l’auteur, il n’en reste pas moins que persiste en les pages de L’Espace littéraire une forme réifiée de l’œuvre et de son auteur. Mais force est d’admettre que l’on n’y apprend jamais, de façon claire et distincte, ce qu’est une œuvre, mais seulement l’effet, pour ne pas dire l’emprise, que cette puissance-toujours-à-refaire a sur le sujet pensant [écrivant] qui permet sa venue à l’être. 

Peut-être l’écrivain n’est-il plus chez Blanchot ce surhomme coulant sur le papier l’expression de son génie, mais à parler autant de sa disparition, de son absence, de sa déréalisation, on en vient presque à oublier le rôle du lecteur et sa relation avec le texte littéraire en lui-même. En ce sens, la pensée blanchotienne de l’écrivain, s’adonnant à un fétichisme de l’œuvre, ne semble pas encore tout à fait affranchie du romantisme et de ses relents essentialistes issus de la tradition littéraire lansonienne.

L’auteur foucaldien

         Bien que la déconstruction des présupposés puisse être féconde, elle peut causer maintes dérives et moult obscurcissements. Michel Foucault, en bon philosophe, revient à l’essentiel en se (re)posant la question ultime : « Qu’est-ce qu’un auteur ?[19] ». Plus que de simplement attester de la disparition de l’auteur, thème devenu chose commune dans la France des années 60, Foucault se propose lors de cette conférence mythique de questionner les notions d’œuvre et d’écriture, et de guetter les emplacements où s’exerce la fonction « auteur » : le rôle du nom de l’auteur, le rapport d’appropriation (de responsabilité) entre l’auteur et ses textes, le rapport (intertextuel) d’attribution des idées et la position (paratextuelle) de l’auteur dans le discours.

         Moins que de fantasmer sur une œuvre assujettissant l’écrivain à sa réalisation comme l’a fait Maurice Blanchot, Michel Foucault entame sa réflexion en s’interrogeant sur la nature même du concept d’œuvre : « le mot « œuvre » et l’unité qu’il désigne sont probablement aussi problématiques que l’individualité de l’auteur[20] ». Il apparaît nécessaire, selon une démarche structuraliste, de ne plus analyser l’œuvre dans sa relation à l’auteur, mais plutôt en elle-même, dans sa structure, son architecture, sa forme intrinsèque et le jeu de ses relations internes. 

C’est sur les bases de ce questionnement qu’il élabore la théorie de la fonction auteur, c’est-à-dire l’explicitation du lien sémantique et culturel qui unit l’auteur – pensé en tant que principe d’économie dans la prolifération du sens[21] – à son texte, produit littéraire complexe dont les fondements outrepassent grandement celui qui s’en réclame. En ce sens, la figure de l’auteur ne devient plus qu’une catégorie herméneutique permettant la délimitation des discours dans l’espace social, c’est-à-dire une fonction classificatoire permettant l’ordonnancement des textes dans le monde des productions littéraires.

         Certains textes seulement participent de la fonction auteur en ce qu’ils présentent les traits caractéristiques de l’auctorialité du discours, en anglais dit authorship. L’auctorialité, en tant que fonction, s’est fondée à partir du moment où les discours sont passés du statut d’actes à celui de produits d’un point de vue juridique : du moment que les auteurs ont pu être punis par la loi, pour faute de plagiat, de parodie ou de pastiche, les textes sont devenus sujet à propriété, et donc à rapt. Comme le souligne Foucault :

« [l]e discours, dans notre culture (et dans bien d’autres sans doute), n’était pas, à l’origine, un produit, une chose, un bien ; c’était essentiellement un acte – un acte qui était placé dans le champ bipolaire du sacré et du profane, du licite et de l’illicite, du religieux et du blasphématoire.[22]

De plus, l’auctorialité varie en fonction du genre discursif d’un texte, car force est de constater qu’aujourd’hui même, un auteur ne se réclame pas d’un roman ou d’une lettre d’opinion de la même façon qu’il se réclame d’un article scientifique produit en collaboration ou bien d’un tweet partagé sur les interwebs – quoique ce genre de pratique d’écriture contribue aussi à interroger notre rapport contemporain à l’expression d’une voix dans l’espace public. 

L’auctorialité est à comprendre en tant que principe de cohérence, c’est-à-dire ce qui permet à une communauté de reconnaître un lien de filiation entre des textes donnés qui ne présentent peut-être aucunes similitudes sinon celle d’avoir tous été écrits par le même sujet pensant. 

Plus encore, il faut comprendre que la notion d’auctorialité permet de faire abstraction de l’individu réel au profit de l’analyse du sujet d’énonciation qui s’exprime selon certains schèmes identifiables au sein d’un corpus d’objets littéraires. Cette reconnaissance du caractère construit du sujet d’énonciation dans un texte donné permet de ne pas faire violence à l’individu réel qui sera porté irrémédiablement à changer au fil de sa pratique. Il s’agit ainsi de dénoncer la catégorie critique de l’homme-et-l’œuvre qui a trop souvent réduit l’auteur à une simple démarche qu’il aurait eu en propre de son vivant, lissant son existence de toutes aspérités en vue de défendre la cohérence de l’œuvre. Il apparaît évident que bien que la biographie de l’auteur puisse être mise en relation avec les contextes de création des objets littéraires, elle ne les explique pas et ceux-ci n’en sont pas l’expression. Enfin, l’auctorialité permet aussi la reconnaissance d’une polyphonie, d’une « pluralité d’ego[23] » à même un texte, où le narrateur ne représenterait pas plus ou moins le sujet d’énonciation que chacune des voix des personnages ainsi que la voix de leur rencontre. Le sujet d’énonciation, ou bien la fonction auteur, renverrait donc à un autre soi, la version écrivaine de l’individu réel.

Ignorer sa propre présence

Bien après les événements de Mai 68, Michel Foucault a consacré une brève plaquette, intitulée La pensée du dehors, à l’étude du corpus blanchotien. En ces quelques pages se trouvent maintes réflexions éclairantes au sujet d’une littérature pensée par-delà L’Espace littéraire :

Cette pensée qui se tient hors de toute subjectivité pour en faire surgir comme de l’extérieur les limites, en énoncer la fin, en faire scintiller la dispersion et n’en recueillir que l’invincible absence, et qui en même temps se tient au seuil de toute positivité, non pas tant pour en saisir le fondement ou la justification, mais pour retrouver l’espace où elle se déploie, le vide qui lui sert de lieu, la distance dans laquelle elle se constitue et où s’esquivent dès qu’on y porte le regard ses certitudes immédiates, – cette pensée, par rapport à l’intériorité de notre réflexion philosophique et par rapport à la positivité de notre savoir, constitue ce qu’on pourrait appeler d’un mot « la pensée du dehors ».[24]

La parole de la littérature, jamais soumise à la figure de l’auteur, serait donc cette façon de donner à voir par la formulation incessante du discours l’espace vide – toujours à remplir, à refaire – où celui-ci s’ex-prime. Alors à la question « Qu’en est-il de l’auteur depuis que Roland Barthes et al. ont signé sa mort ? », nous répondons que cette prophétie de mort n’est jamais advenue, mais qu’elle a ouvert la porte aux théories de l’interprétation et de la lecture, qu’elle a forcé un siècle à remplir son devoir d’humilité en évaluant son rapport à la connaissance et à ses représentants. Foucault, au terme de sa conférence, défrichait déjà le chemin en faisant valoir comme promesse du futur, horizon d’attente, la position transdiscursive de certains auteurs, c’est-à-dire la capacité à créer au lieu d’un simple discours la possibilité et la règle de formation d’autres textes[25]. Il relevait à titre d’exemples des figures importantes comme Sigmund Freud ou Karl Marx. Du reste, Roland Barthes lui-même en viendra à nuancer sa prophétie de mort, en soutenant dans Le plaisir du texte, que :

Comme institution, l’auteur est mort : sa personne civile, passionnelle, biographique, a disparu ; dépossédée, elle n’exerce plus sur son œuvre la formidable paternité dont l’histoire littéraire, l’enseignement, l’opinion avaient à charge d’établir et de renouveler le récit : mais dans le texte, d’une certaine façon, je désire l’auteur : j’ai besoin de sa figure (qui n’est ni sa représentation, ni sa projection), comme il a besoin de la mienne (sauf à « babiller »).

En ce sens, l’auteur, ramené à sa fonction, réduit au discours, assure tout de même un rôle fondamental : celui de la délimitation saine du sens dans un fouillis incessant de paroles… Aux questions insolubles, il importe de répondre par de nouvelles questions insolubles : si l’on consent à ne plus demander qui parle, sommes-nous en droit de se demander pourquoi ce quelqu’un anonyme s’obstine à prendre la parole ? 

Du côté de la contemporanéité québécoise, dans un extrait du texte de Valérie Lefebvre-Faucher Procès verbal, se trouve un début de réponse très soluble :

J’émets à rebours l’hypothèse que mon travail d’éditrice était déjà fait du refus de celui d’écrivaine. J’ai voulu disparaître dans le texte, rejeter un modèle d’écriture autoritaire et égocentrique. Ne comptez pas sur moi pour fleurir la tombe de l’“Auteur” assassiné par la postmodernité. La littérature appartient à ceux et celles qui la font et la défont en lisant, en écrivant, en éditant ; je voulais y entrer par le chemin libertaire de la subversion et de l’anonymat, défendre des idées, des voies plutôt que des voix, faire que _cela_ s’écrive. Un texte s’écrit toujours à plusieurs et ne dit jamais rien de neuf. Rédactrice et non auteure, je faisais résonner les murmures, donnais forme aux discussions collectives. Une “scribe de situation”, comme il y a des “créatifs” de la publicité.

Qu’est-ce donc qui a changé pour que je revienne sur cette stratégie ? Les procès, les combats, m’ont montré deux choses : le risque de la signature, mais aussi cela du silence, même le silence caché dans la parole du groupe. Je garde de ces combats des rides, des angoisses, une fatigue démesurée. Aussi, heureusement, un aplomb. Une forme de maturité sociale, qui répond à l’appel que lançait Suzanne Jacob à ma “génération”, aux prises avec une “féroce éthique pacifique” qui “consiste à échapper, à se dérober à tout positionnement, à toute prise de parole”. Maintenant j’ai peur, mais je signe. Peut-être parce que je boite, je me tiens debout autrement. (Éditions Écosociété, 2019.)


[1] À ce sujet : « de manière indirecte, les théories saussuriennes se trouvent à cautionner la poétique structurale. L’étude des textes est dorénavant libérée du recours aux sources et à l’histoire. De la conception de la langue comme système clos, découle naturellement celle de l’œuvre comme totalité de signification. […] Le structuralisme est une pensée du système. » in DION, Robert. Le structuralisme littéraire, Montréal, Balzac. 1993, p. 34.

[2] FOUCAULT, Michel. « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Bulletin de la Société française de philosophie, 63e année, no 3, juillet-septembre 1969, pp. 73-104. (Société française de philosophie, 22 février 1969 ; débat avec M. de Gandillac, L. Goldmann, J. Lacan, J. d’Ormesson, J. Ullmo, J. Wahl.)

[3] BARTHES, Roland. 1968. « La mort de l’auteur ». Le bruissement de la langue. Essais critiques IV, p.63-69. Paris : Seuil.

[4] COMPAGNON, Antoine. « Introduction : mort et résurrection de l’auteur », in Théorie de la littérature : qu’est-ce qu’un auteur ?, Cours de M. Antoine Compagnon, Université de Paris IV-Sorbonne, UFR de Littérature française et comparée, Cours de licence LLM 316 F2, p. 1

[5] BARTHES, Roland. 1968. Ibid., p. 61

[6] Roland Barthes dit à ce sujet, dans La mort de l’auteur, que : « écrire ne peut plus désigner une opération d’enregistrement de constatation, de représentation, de « peinture » (comme disaient les Classiques), mais bien ce que les linguistes appellent un performatif ». Op.cit., p. 64

[7] COMPAGNON, Antoine. Op.cit., p.2

[8] FOUCAULT, Michel. « Qu’est-ce qu’un auteur ? », p. 3

[9] BLANCHOT, Maurice. 1955. L’Espace littéraire. Éditions Gallimard : collection Folio essais, Paris, 374 p.

[10] BLANCHOT, Maurice. 1955. L’Espace littéraireOp.cit., p.21

[11] FRIES, Philippe. 1999. Quatrième partie « Écrire », Chapitre 2 « Portrait de l’écrivain imaginaire » in La théorie fictive de Maurice Blanchot, Pariséditions L’Harmattan, p.186

[12] À ce sujet : « Ce que nous avons décrit plus haut comme une dialectisation indéfiniment ajournée, pourrait aussi bien être représenté comme une « surdialectisation », une version folle de la dialectique. Libérée fictivement de toute contrainte opératoire, livrée à sa propre puissance illimitée, la négation ne laisse jamais à l’affirmation le temps de se révéler comme affirmation. Ici, la négativité défait sans cesse, immédiatement, ce qui se fait ; d’où l’idée d’un temps mort qui tourne à vide, comme l’idée d’un travail incessant qui, pourtant, jamais ne produit. » in FRIES, Philippe. 1999. Op.cit., p.181

[13] FRIES, Philippe. 1999. Op.cit., p.185

[14] Idem.

[15] FRIES, Philippe. 1999. Op.cit., p.186

[16] Idem.

[17] BLANCHOT, Maurice. 1955. L’Espace littéraireOp.cit., p. 31

[18] FRIES, Philippe. 1999. Op.cit., p. 188

[19] FOUCAULT, Michel. « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Bulletin de la Société française de philosophie, 63e année, no 3, juillet-septembre 1969, pp. 73-104. (Société française de philosophie, 22 février 1969 ; débat avec M. de Gandillac, L. Goldmann, J. Lacan, J. d’Ormesson, J. Ullmo, J. Wahl.)

[20] FOUCAULT, Michel. Op. cit., p. 5

[21] COMPAGNON, Antoine. « Deuxième leçon : la fonction auteur », in Théorie de la littérature : qu’est-ce qu’un auteur ?, Cours de M. Antoine Compagnon, Université de Paris IV-Sorbonne, UFR de Littérature française et comparée, Cours de licence LLM 316 F2 p. 6

[22] FOUCAULT, Michel. Op. cit., p. 8

[23] COMPAGNON, Antoine. « Deuxième leçon : la fonction auteur », in Théorie de la littérature : qu’est-ce qu’un auteur ?, Op.cit., p. 6

[24] FOUCAULT, Michel. 1986. La pensée du dehors, éditions Fata Morgana, p. 16

[25] FOUCAULT, Michel. « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Bulletin de la Société française de philosophie, 63e année, no 3, juillet-septembre 1969, pp. 73-104. (Société française de philosophie, 22 février 1969 ; débat avec M. de Gandillac, L. Goldmann, J. Lacan, J. d’Ormesson, J. Ullmo, J. Wahl.) p. 13

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