cahiers d’été

photographe : françois sibold

« vendredi 6

je comprends ce désir de couvrir de cadeaux un être qu’on aime pour manifester l’appartenance (proust, la prisonnière). tout en sachant que cela ne sert pas à vous l’attacher, puisqu’il en est seulement fier (de susciter autant d’amour), que cela renforce son narcissisme, lequel joue contre celui qui donne. ce dernier n’a pas assez de narcissisme. enfin, moi je l’aime de tout mon vide. »

mardi 29

je lisais annie ernaux, je savais que c’était la chose à faire, une manière de raconter l’attente et le désœuvrement, je savais que ça allait venir, mais je ne pouvais pas, j’étais dans l’incapacité de dire son nom, voire de l’épeler, ça me suscitait cette douleur étrange au torse, comme si on m’ouvrait la cage thoracique d’un coup de couteau, et l’écriture aurait été comme un couteau, à ce moment-là. mais annie ernaux m’offrait une porte de sortie, une façon de nommer les hommes sans les dire, l’usage d’une lettre, qui dit tout, l’anonymat, la variable manquante, l’élément trouble dans une équation qu’on ne saurait résoudre. alors il est devenu n., juste comme ça, avec un point, sorte d’avatar mu par le souvenir et le littéraire. 

ça a commencé comme ça, avec une consonne.

mercredi 30

je faisais des boîtes dans l’appartement déserté de lui, je prenais le pouls du silence, de ce lieu à quitter, je me parlais à voix basse, je sentais la folie poindre, se glisser entre mes lèvres, je savais que j’en étais arrivée là, qu’il me faudrait une vie pour réparer cet écart, cette fêlure, que le temps ne me sauverait pas cette fois-ci, que j’allais devoir agir à me sauver, que je devais reconnaître que je m’étais fait défaut, qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce que les autres nous fassent défaut lorsqu’on se déserte soi-même, mais je ne pensais pas en ces termes à ce moment-là. je préférais partir avec le vinyle de glenn gould, celui des variations goldberg. je préférais me faire justice à rebours, à penser que je pouvais défier la linéarité du temps, modifiant le futur en dérobant le passé. c’était un cadeau d’anniversaire, une offrande, un emportement, une façon de lui dire combien je le voyais, combien j’aspirais à son monde. 

l’idéalisation a commencé très tôt, cela fait des ravages, comme on sait.

jeudi 01

dans la nuit, ça surgissait. j’ai tant rêvé, cauchemardé. je les ai écrit, ces rêves. ils sont ignobles, graphiques, immatures aussi, ils me font honte, me font mal. dans la douleur de comprendre que je m’étais désertée, je comprenais que je ne savais pas aimer, aussi simplement. pas de façon grandiloquente de le dire, c’était une constatation ennuyante, grassement évidente. alors je me suis mise à cesser de dormir, et de nuits blanches en nuits blanches, j’ai trouvé sommeil en ne trouvant pas repos.

         un sommeil blanc, sans visage ni voix. sans piano ni rien.

vendredi 02 

soir, 19 heures, je dois récupérer mon cahier de partitions chez n., je me demande si je ne ferais pas mieux d’en acheter un autre, de m’épargner cela. la tranquillité d’esprit vaut-elle 30$ ? à n’en pas douter. mais j’y suis allée quand même. on s’est échangé quelques mots, que reste-t-il à dire après tant de manque à dire ? sur ma recommandation, on a écouté le premier mouvement du triptyque estampes de claude debussy, intitulé pagodes. une pagode désigne un lieu de culte, là où se trouve une relique. la musique disait tout ce qu’il y avait à dire, je n’ai pas eu besoin des mots, pour une fois.

je suis partie avec mon cahier de partitions, 

et la certitude que ce qui fait la grandeur d’un temple repose sur le sujet 

qui, à genoux, y dépose tout son être.

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