mars a eu lieu

sept avril deux mille vingt et un

mars a eu lieu le désastre a eu lieu je me rappelle de ce désir que tu avais de ne pas ce désir que tu écrivais de ne pas se déchirer tu craignais pour toi tu craignais le mal venu d’ailleurs le mal donné offert les maladresses qui usent tu craignais ce que tu entrevoyais déjà cette distance cette douleur de voir les choses changer de devoir se garder de mettre à mal ce que tu aimes simplement parce que ce que tu aimes a changé tu voyais en toi la destruction la limite le temps œuvrer dans une direction incongrue je me rappelle de cette lettre où je prévoyais que personne n’y échapperait au déchirement à la fissure aux paroles pesées visant à blesser à la déformation des discours des visages à la malversation des attentes à la négation des êtres & des possibles tout cela a eu lieu le désastre a eu lieu 

et pourtant l’amour n’a quitté personne

je t’écris depuis la franchise depuis l’amitié je crois que nous sommes amis d’une façon absolument inabordable nous avons intérêt à l’être je crois que l’amitié est ce qui dans l’amour survit au désir ce qui dans l’amour permet de pardonner si je t’écris cela c’est en ne sachant pas si nous nous parlerons encore dans dix jours je ne prends plus rien pour acquis sais-tu seulement que nous ne nous connaissons que depuis quelques mois je m’explique mal les temporalités l’ampleur des rencontres l’insignifiance de nos vies j’accueille je laisse partir si je t’écris cela c’est parce que ce qui d’un œil extérieur serait perçu comme la bévue la plus fondamentale m’a amené 

ici

ici est ce lieu parvenu depuis la douleur & la solitude ici est ce lieu de deuil de renoncement ici est ce lieu d’après la colère le refoulement d’après le rejet le contrepied le renversement ici est ce lieu d’une vérité qui échappe aux calculs au bon sens aux cadres d’analyse psychologique à la pseudo-sanité du self-help aux mauvais conseils des bons amis aux principes mal foutus d’une société qui ne sait en aucun cas ce qui est bon ou mal pour soi ici est ce lieu d’une individualité qui ne cadre nulle part qui ne peut être comprise que de soi par soi   j’ai appris à faire confiance à mon jugement             à accueillir l’imprévu   à tolérer l’indétermination     à te choisir tout en te laissant partir 

je sais maintenant que nous sommes seuls à savoir ce qui nous porte nous sommes seuls à savoir ce qui est acceptable ce qui est souhaitable nous sommes seuls le serons quoique nous fassions disions espérions nous sommes seuls mais nous avons la possibilité de nous le dire nous avons la possibilité de partager nos solitudes d’en faire un espace de devenir une pièce à aménager qui n’appartienne qu’à soi que l’on aménage grâce aux interactions d’avec l’extérieur une altérité oui que l’on sait rejoindre et quitter

je te rejoins te quitte te rejoindrai encore pour mieux te quitter ce n’est pas grave c’est ainsi je voudrais dire je serai là comme une amie comme une autre je voudrais dire je n’y serai pas je serai souvent auprès de moi c’est ainsi qu’il est sain de se devenir c’est ainsi qu’il est possible de s’ouvrir à l’autre de s’y rendre réellement dans l’ouverture & la disponibilité ni dans l’attente ni dans le besoin seulement dans l’espoir que ça dure un peu plus longtemps que ça puisse se reproduire à nouveau cette rencontre parce que c’est une joie une chance j’ai enfin appris à accepter qu’on ne me choisisse pas ça ne me fait plus mal de penser qu’on peut très bien se porter sans moi je m’en réjouis maintenant je sais que c’est ainsi qu’il est sain de se devenir je pense que de pouvoir compter sur quelqu’un n’a rien à voir avec la nécessité la force d’évidence survit au temps à la distance la force d’évidence ne se mesure pas seulement à la force des gestes oui les gestes consolident les gestes donnent des preuves mais pas seulement les gestes peuvent être en trop ils peuvent blesser les gestes peuvent défaire       et tout reste à faire encore & toujours

alors faisons        sachons agir quand il se doit           s’abstenir aussi

sachons porter attention        aux signes  aux exigences               aux limites

il n’y a pas d’autres façons             

le miracle est un geste banal le grandiose à portée de main il suffit de lier la parole à la maladresse nous nous blesserons il n’y a pas d’autres moyens de prendre soin

il est bon de construire sur un passé qui a fait ses preuves mais le présent ne s’en satisfait pas il est exigeant de construire sur un passé qui a failli mais le présent accueille le progrès la promesse du mieux alors les gens se trompent en donnant raison à la déception fatale fatalité les gens se trompent en pensant que l’on grandit en s’éloignant de la difficulté de la douleur

j’ai tant souffert je m’en réjouis je pensais avoir tant perdu et dans la perte 

désœuvrée désabusée           j’ai tant gagné

il y a en moi le nécessaire pour alimenter un siècle de déceptions & d’espoirs 

j’ai assez de croyance de parole de colère en moi pour enchaîner coup sur coup les effondrements            j’ai enterré la nostalgie de l’autrement ce monde je l’accueille je le laisse me décevoir me charmer l’ici est une réalité éprouvante qui ne sépare jamais la hauteur de la chute

il faudra tomber

et se relever

ceci est une lettre pour te remercier de la déception

parfois nous ne sommes pas à la hauteur          nous chutons

et nous n’en sommes que plus aimables

r

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