lettre à mes arrière-petits-enfants

dix huit juin deux mille vingt et un

à vous, 

à l’incandescence de l’irascible joie d’avoir été mère,

aux possibles pensés, pesés, manqués, aux opportunités à saisir ou à inventer,

à l’enfant qui me survivra, dont j’ignore le nom & le visage, aux mises en garde & aux secrets de bonheur que je lui aurai confiés, qu’il pourra vous communiquer dans la crainte que vous ne trouviez pas en vous la force de surmonter l’accablement d’être en vie,

je vous écris depuis le balcon, la fatigue, le désir du mieux, depuis la connaissance certaine que les choses prendront une tournure inattendue. sur ma table, se trouve le recueil de poésie de mahmoud darwich, poète palestinien traduit aux éditions de minuit, celui intitulé plus rares sont les roses. il écrivait cela en 1989, trente ans plus tard, je me demande comment nommer la rareté raréfiée dont vous ferez les frais.

je suis au troisième d’un balcon immense qui donne sur la rue passante, l’artère d’une ville qui s’est nommée contre nature, par l’oiseau qui signe la fin du naufrage, le début d’un autre, un mensonge de découverte comme en toutes choses, rue christophe-colomb colonisateur de terres habitées. chez moi est là où le pillage ne prend pas d’autres visages, chez moi est un lieu qui n’a rien du territoire, chez moi n’a rien de l’ici ou de l’ailleurs, chez moi est un espace de parole où le pardon est possible. 

à montréal, les arbres sont souvent entourés d’asphalte, on s’inquiète de leur proximité d’avec les appartements, les escaliers en colimaçon usés par la neige, mangés par la rouille, comme si, en envahisseurs, leurs bras de racines pouvaient provoquer l’effondrement de nos fondations, mettre à mal l’espace de nos vies. et pourtant, les arbres sont le rempart contre ces après-midis caniculaires, ces vents tièdes de smog, cette lourdeur fumante des temps pollués. et pourtant, nous les abattons, souvent ils sont malades, gangrenés par le peu de bestioles qui s’accommodent de l’odeur fétide des poubelles, du pain industriel, des tuyaux d’échappements. je pense au livre de thomas bernhard, des arbres à abattre, et je me dis que dans sa critique des salons artistiques, il aurait trouvé une solution inconsistante à la préservation de nos lubies, il aurait planté des fleurs fragiles vouées à mourir au soleil dans de petits pots faits mains pour habiller nos façades, il aurait mêlé l’artifice à la nécessité des cellules frêles, de la tourbe jaunâtre que les voisins arrosent trois fois par jour, niant la sécheresse, pensant que le vert des mauvaises herbes est ce qui nous sauvera de la poésie.

un semblant de nature pour un semblant d’espoir, environnement petit théâtre.

j’ouvre une page au hasard, un poème commence en suggérant que « nous aimons la vie autant que possible ». mes tendres, mes petits, mes exemplaires inaliénables du plus beau des dangers, mes catastrophes faites sur mesure, je vous aime inconsistants et empêtrés de contradictions, vous ferez du mal comme nous en avons fait, nous sommes toujours en retard sur notre temps, les gens ne sont pas mauvais, ils ne savent simplement pas faire la part des choses, ils sont inquiets de ce qu’ils ne comprennent pas, alors au lieu de chercher à devancer l’inconnu, ils se réfugient dans leurs habitudes qui les empêchent à eux-mêmes, ils ne comprennent pas qu’il n’est de refuge que dans le courage de perdre pied, de s’avouer coupables de prendre part à des maladresses collectives, coupables de craindre la rencontre d’avec l’autre comme le signe honteux de sa propre petitesse.

à l’heure qu’il est, je suis jeune et fatiguée, je suis sans mots et sans enfants devant le désir de demain, je suis sans la certitude que je me continuerai dans la démographie d’une société de laquelle je proviens sans y trouver place, je suis sans la conviction que j’arriverai à mes fins, insipides ou fécondes, mes fins de commencements d’histoires insensées où j’aurai eu le courage d’encaisser les coups de la déception, les bassesses de la vulnérabilité, le risque à jamais mortifère de se consacrer violemment à la vie, sa continuation, son geste grandiloquent de s’étaler dans tous les recoins cachés du monde,

je n’ai pas de famille, c’est un mot auquel je me refuse, qui n’existe pas de faits mais d’actions, et si je ne trouve pas en moi le sens de ce mot, je le laisserai prendre forme dans la bouche des autres,

à vous, à lui,

à ceux que j’aurai aimé d’absolu en désespoir, de rage en accablante tendresse,

à moi,

à la jeune femme anonyme qui disparaitra peut-être sans se continuer, 

qui aura cultivé le mot à défaut de la terre, afin qu’à bout de souffle, 

pour les êtres aimés à venir, il soit encore possible de trouver 

un peu d’air,

r.l.


texte écrit dans la cadre des ateliers de la résidence d’écriture créative du Bureau International Jeunesse

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s